Chapitre 1.3 — L’Amicale
— Je ne suis pas venue pour lui, dit Colette.
— Bien sûr que non.
— Je suis venue pour la salade de pâtes de Priya.
— Évidemment.
Souffler, c’est sa manière de dire qu’elle est nerveuse.
Colette court jusqu’au 3ème étage et derrière la porte, j’entends déjà des voix : l’enthousiasme de Priya, l’amusement d’Arthur, et… oui, le rire bien trop fort de Magnus. Mon voisin. Celui qui nous accueille, celui qui perd ses plantes, jamais sa poésie.
Colette se fige soudain.
— Attends. Je ne veux pas entrer en première. Fais-le.
— Colette, tu es ridicule.
— Exactement. J’aimerais le rester un peu, en paix.
Priya nous accueille avec l’énergie débordante d’une réalisatrice en pleine scène de révolte. Ses cheveux attachés n’importe comment, les mains pleines de farine, une joie qui culpabiliserait un prêtre.
— Vous êtes en retard ! dit-elle, ravie.
— On est venues dès qu’on a pu.
— C’est faux, répond-elle. Mais ça va, vous êtes belles, ça compense.
Arthur vient d’arriver.
— Pardon du retard. J’étais en train de regarder la dernière partie de ma formation. Celle sur les actifs… disons, instables.
Priya lève les yeux.
— Tu parles encore de tes shitcoins ?
— Ce ne sont pas “mes” shitcoins, répond Arthur. Ce sont… des signaux économiques marginaux. Des zones de turbulence. Des anomalies intéressantes.
Magnus soupire.
— On dirait un horoscope qui parle comptabilité.
— Exactement. Et pourtant, j’apprends beaucoup. Lou nous rejoint plus tard ?
— Non. Elle danse au Crazy Horse. Un remplacement de dernière minute. J’ai égaré mon Mokonuts, annonce Priya. Sans lui, je ne peux rien cuisiner de crédible. Donc… salade de pâtes. Magnus, tu peux sortir les assiettes de bistrot Service Projects ? Celles qui font joli, j’aime bien quand c’est toi qui les choisis.
— Alors Priya, dit Colette en se tournant, comment s’est passé le tournage de ton court métrage ?
— Éprouvant. Magnifique. Catastrophique. Donc… normal.
Colette sourit.
— Tu es vivante, donc ce n’était pas aussi dramatique que tu l’annonçais.
— Non, dit Priya, c’était pire. Mais mieux.
Elle ajuste ses cheveux mal attachés, geste automatique.
— Le principal acteur a perdu sa voix le deuxième jour. Le chef op a décidé de devenir végétarien au beau milieu d’une scène de boucherie, littéralement, une scène dans une boucherie, et les figurants ont cru que c’était un tournage publicitaire, alors ils souriaient tous à la caméra.
Magnus éclate de rire trop fort. Priya continue, imperturbable :
— La caméra principale s’est éteinte à cause du froid, la caméra de secours n’avait plus de batterie, et à un moment, j’ai vraiment cru que j’allais tourner avec mon téléphone.
Mais… J’ai passé dix ans à dire que je vivais pour ça. La vérité, c’est que… je crois que je vivais surtout pour prouver que j’en étais capable.
Et là… Là, j’ai plus envie.
Arthur pose son verre très doucement, pour poser son diagnostic.
— Et tu veux faire quoi ?
Priya laisse échapper un micro-rire.
— Avocate. Comme toi!
Magnus cligne des yeux.
— Pardon ?
— Avocate, répète-t-elle, d’une voix calme. Je rêve de plaider. De défendre quelqu’un qui n’a pas les mots. De comprendre les failles du système et de les traverser. J’ai toujours aimé les lois, tu sais. Même enfant. Je lisais les conditions générales d’utilisation des jeux vidéo.
« Lui » est arrivé. Celui que Colette redoute et appelle “rien du tout” quand elle veut se convaincre. Il entre discrètement, salut neutre que Colette prétend détester. Elle s’arrête net en le voyant.
— Bonsoir, dit-il.
— Bonsoir, répète-t-elle, avec le ton de quelqu’un qui n’a pas respiré depuis 20 secondes.
Arthur incline la tête, intrigué :
— Tu vas laisser tomber tes films pour aller sauver le monde dans un tribunal ?
Priya hausse les épaules.
— Peut-être. Ou me sauver moi-même. Ce serait déjà bien.
Tout semble normal. L’Amicale s’installe. On ouvre une bouteille, Magnus fait une blague un peu trop longue, Priya lui demande de “raccourcir son humour”, Arthur parle du Shiba Inu, le shitcoin des shitcoins. « +300 % en neuf minutes », dit-il, comme une prophétie.
C’est le moment où, d’habitude, le groupe se réchauffe. Et c’est là que je parle. Au milieu d’un éclat de rire, sans réfléchir. Sans préparation dramatique. Juste la vérité qui se dépose, sèche, exacte.
— Ça fait plusieurs jours. Quelqu’un me suit.
Je poursuis, la voix étrangement calme :
— Le premier jour, c’était devant la bouche de métro. Je venais de croiser Magnus qui revenait de l’enterrement improvisé de sa plante.
Magnus s’offusque :
— Je comptais la sauver !
Colette :
— Elle était déjà au paradis des plantes, Magnus.
J’ai repris :
— Quand je l’ai vue… j’ai senti quelque chose se lever en moi.
Je me suis dit : “Si je cligne des yeux, elle disparaît.”
Et c’est exactement ce qui est arrivé.
Et pourtant… je sais que je ne l’ai pas inventée.
Le marché. Je leur ai parlé du marché. Devant les étales, le même rythme derrière moi. Je me décalais. Le rythme se décalait. Aucun contact. Rien qui justifie de se retourner. Mais l’impression qu’on vous couvre le dos d’un regard, ça, oui.
Puis Le Bon Bock.
— Hier soir, en sortant du restaurant, j’ai accéléré. Mes Japer Sneakers ont fait ce qu’elles ont pu. J’ai pensé courir. J’ai pensé hurler. Je n’ai rien fait.
Je me suis arrêtée une seconde. J’ai fermé les yeux. Puis j’ai dit le reste.
— J’ai fini par croire que c’était dans ma tête. Une grande fatigue.
Un courant d’air a traversé la pièce. Personne n’a bougé.
— Mais aujourd’hui…
La phrase sonne le verdict.
— Aujourd’hui, au Musée du Luxembourg, devant Soulages, je l’ai vraiment vu.
Ils se sont figés. Tous. La pièce, elle aussi, s’est resserrée.
— Un chapeau.
Un trench beige.
Une silhouette entière.
Tout sauf le visage.
Je serre les doigts. Je sens que ça tremble, à l’intérieur.
— Je n’ai pas pu voir son visage. Elle a disparu. En une seconde.
Arthur parle le premier, d’une voix basse :
— C’était la même présence que les jours précédents ?
— Oui.
Priya secoue la tête, brusquement.
— Ce n’est pas normal. Pas du tout.
Magnus déglutit.
— Quelqu’un qui suit… plusieurs jours… et qui ne se montre pas… On dirait le début d’un thriller de Delphine de Vigan.
Colette ne parle qu’une fois que tout le monde a bien compris le poids de ce que je viens de dire.
— Tu penses qu’elle te veut quoi, cette silhouette ? demande-t-elle enfin.
Je secoue la tête.
— Rien. C’est ça le problème. Elle ne fait rien. Elle suit. Elle apparaît. Elle disparaît. Elle ne cherche pas à s’approcher. Elle ne cherche pas non plus à m’éviter. C’est… neutre. Ce n’est pas une menace. Mais ce n’est pas normal.
Magnus, surpris par sa propre lucidité :
— On dirait quelqu’un qui te connaît, mais qui ne sait pas comment t’aborder.
Ces mots s’installent au milieu de nous, comme un début d’enquête.
— Tu l’as vue combien de secondes ?
— À quelle distance ?
— Elle marchait ou elle était immobile ?
— Elle a changé de rythme quand tu as changé le tien ?
Priya enchaîne, plus directe :
— Tu as senti une odeur particulière ? Parfum, tabac, tissu ?
— Elle respirait fort ?
Magnus, maladroit mais pertinent :
— Elle était grande comment ? Plus que toi ? Moins ?
— Le chapeau, c’était un fedora ? Un panama ? Un truc mou ?
Colette, enfin, tranche :
— Et surtout… pourquoi aujourd’hui ?
Pourquoi se montrer maintenant, après des jours d’ombre ?


